« En visant Medvedev, Navalny a deviné le point faible du système »

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« En visant Medvedev, Navalny a deviné le point faible du système »

Message par ledevois le Mar 18 Avr - 10:42

[size=39]En visant Medvedev, Navalny a deviné le point faible du système »[/size]

« Poutine peut écarter Navalny pour devenir Navalny. L’avenir dira lequel de ces scénarios sera le bon »




Traduit par Julia Breen
, publié le 11 avril 2017

Comment expliquer la participation massive de la jeunesse aux marches anti-corruption organisées le 26 mars dans toute la Russie ? Boris Kagarlitski, penseur de gauche, dissident soviétique et rédacteur en chef de la revue Rabcor.ru, fournit des éléments de réponse.

Alexeï Navalny lors de la marche anti-corruption à Moscou, le 26 mars. Crédits : Evgeny Feldman/TASS
Pour les milliers de lycéens et étudiants de première année qui ont défilé le 26 mars, sur la rue Tverskaïa, à Moscou, cette manifestation était visiblement la première de leur vie. Pourquoi sont-ils venus si nombreux ? Certains évoquent la forme choisie par Alexeï Navalny pour faire passer son message. Son documentaire Ne l’appelez pas Dimon, diffusé sur Internet, a su capter les plus jeunes, qui y passent la majeure partie de leur temps, connaissent ses codes et ne regardent quasiment pas la télévision. C’est vrai mais cela n’explique pas tout.
Les causes de la présence massive des jeunes lors des marches du 26 mars sont bien plus profondes. Et elles sont liées, en premier lieu, à la situation économique. Rappelons-nous que, pour la première fois depuis plusieurs décennies, nous sommes face à une génération qui sait qu’elle vivra moins bien que ses parents – et le constat est valable non seulement pour la Russie, mais aussi pour l’Europe et les États-Unis. Pour la première fois depuis le début du XXe siècle, la dynamique du développement social s’est ralentie et inversée. Alors qu’il allait de soi, autrefois, que les enfants vivraient mieux que leurs parents, aujourd’hui, les gens soupçonnent l’inverse, et cela les angoisse.
Jadis, les enfants des ouvriers non qualifiés devenaient ouvriers qualifiés, ingénieurs ou médecins : ils montaient sur l’échelle sociale jusqu’à une nouvelle catégorie sociale. Ensuite, au début du XXIe siècle, en Russie, les gens ont vu leurs possibilités sociales se réduire, mais leur consommation courante s’est sensiblement améliorée. Les gens ont accepté l’idée que leurs enfants ne s’élèveraient probablement pas socialement, consolés par la perspective qu’au moins, ces derniers connaîtraient un certain confort matériel, iraient dans des restaurants à la mode, s’offriraient des gadgets et consommeraient toutes sortes de fromages.
Toutefois, la crise a anéanti ces espoirs, et les gens se sont rendu compte que leurs enfants n’auraient rien : ni perspectives de carrière, ni consommation abondante – il devient en effet de plus en plus difficile de s’offrir le dernier iPhone. La nouvelle génération en est parfaitement consciente, et elle en est frustrée.
Dès lors, Navalny s’est contenté de désigner à cette jeunesse un objet contre lequel elle pouvait se défouler – et elle l’a fait.

[size=33]« Des cours idiots de patriotisme et d’orthodoxie »[/size]

Jeune manifestant interpellé par la police russe lors de la manifestation non autorisée contre la corruption à Moscou, dimanche 26 mars. Crédits : Anton Novoderezhkin/TASS
L’autre raison expliquant la présence massive des jeunes lors de ces marches du 26 mars est la réforme post-soviétique de l’éducation, qui visait à former une génération loyale et incapable de réfléchir. Mais elle a manqué sa cible : si la génération qu’elle a engendrée ne sait effectivement plus réfléchir, elle n’a en revanche rien de loyal, et elle se laisse facilement séduire par les appels à la révolte, quelque provocateurs qu’ils puissent être. Le pouvoir imaginait qu’une population mal informée, peu cultivée, lisant peu et disposant de peu de connaissances pour comprendre son environnement assimilerait plus aisément la propagande étatique et suivrait sans objection les ordres de ses chefs. Or, notre population, même mal informée et peu cultivée, rejette la propagande étatique pour la simple raison qu’elle voit sa vie se détériorer ; en revanche, elle embrasse promptement toute forme de propagande anti-gouvernementale, précisément car elle manque d’esprit critique.
Par ses réformes d’austérité sociale et la débâcle du système éducatif qu’il a savamment orchestrée, le gouvernement a en réalité offert à Navalny une base contestataire idéale. En d’autres termes, si notre jeunesse était correctement éduquée, cultivée et informée, sa protestation serait moins radicale et aurait un contenu bien plus profond. Un esprit peu éduqué est naturellement enclin aux simplifications. À l’inverse, un individu cultivé analyse les conséquences des changements qu’il désire et tend à agir avec prudence.
Parmi toutes les circonstances qui poussent les jeunes dans la rue, on trouve ainsi, notamment, les cours idiots de patriotisme et d’orthodoxie introduits à l’école et qui, bien évidemment, ne rencontrent que du rejet. Les jeunes, en règle générale, n’aiment pas beaucoup l’école – et quand l’école se fait particulièrement bête, elle génère la révolte avant toute autre chose.
N’oublions pas que beaucoup des révolutionnaires radicaux et des terroristes du début du XXe siècle avaient été éduqués dans les séminaires. Ces établissements ont formé la plupart des socialistes révolutionnaires, ils ont élevé une génération toute prête à assassiner ceux-là mêmes qu’elle était censée aimer.

[size=33]« Épuisement du modèle actuel de développement »[/size]

Plus de 1000 personnes ont été arrêtées lors de la marche anti-corruption, à Moscou, le 26 mars. Crédits : TASS
La dernière raison de l’engouement massif de la jeunesse pour les marches anti-corruption, enfin, est l’épuisement du modèle actuel de développement. Métaphoriquement parlant, le tissu est usé, il n’attend que d’être déchiré – et Alexeï Navalny semble avoir simplement trouvé la faille.
Les manifestations qu’il a initiées récemment ne ressemblent que de très loin aux mouvements contestataires de 2011-2012 – et le pouvoir ne les jugulera pas aussi facilement. En 2011, la protestation était née à Moscou pour se propager ensuite dans les régions – et s’y éteindre rapidement. À l’inverse, dimanche 26 mars, ce sont les régions qui sont descendues les premières dans la rue – les fuseaux horaires aidant – pour être rejointes, plus tard, par la capitale. En se rassemblant rue Tverskaïa, les Moscovites savaient que des gens manifestaient déjà à Vladivostok, Khabarovsk, Novossibirsk – et qu’ils avaient été interpellés.

Pourquoi les manifestations de 2011-2012 n’avaient-elles pas été largement soutenues dans tout le pays ? Leurs chefs de file exigeaient avant tout des « élections honnêtes » : une revendication qui avait trouvé peu d’écho dans les couches plus larges de la population russe, par manque de candidats et de partis réellement populaires. Les gens se sont dit : « Mettons que nos voix soient plus justement calculées – et alors ? Jirinovski aura probablement quelques sièges de plus au parlement – et qu’est-ce que ça peut bien nous faire ?! » En outre, les manifestations de 2011-2012 étaient clairement dirigées contre Poutine, qui, malgré tout, jouit d’une authentique popularité dans la société – celle-là même qui lui a permis de mobiliser ses partisans et d’opposer une réponse à ses détracteurs. Les élections de 2012 ont prouvé que le président russe bénéficiait d’un soutien réel sur le terrain.
https://www.lecourrierderussie.com/politique/2017/04/medvedev-navalny-point-faible-systeme/
La situation est très différente aujourd’hui : les couches de la population qui ont soutenu Poutine en 2012 sont démoralisées par la crise économique. Ces gens ne rejoindront pas pour autant le camp de Navalny – mais ils n’iront certainement pas se battre pour Poutine non plus : il sera bien plus difficile, aujourd’hui, de les mobiliser pour soutenir le chef.
Et si Poutine jouit encore, malgré tout, d’une bonne image, Medvedev et son gouvernement, eux, sont très impopulaires – aux yeux non seulement de l’opposition et de la jeunesse, mais même à ceux des fonctionnaires fédéraux et régionaux. En visant le Premier ministre, Navalny a deviné le point faible du système et fait un pas tactique très réussi. L’opposant ne laisse aujourd’hui à Poutine que trois options possibles : renvoyer Medvedev et son gouvernement et entamer des réformes, garder son Premier ministre coûte et coûte, ou, enfin, prendre lui-même la tête du mouvement anti-corruption. Poutine peut écarter Navalny pour devenir Navalny. L’avenir dira lequel de ces scénarios sera le bon.

[size=33]Qui est Boris Kagarlitski ?

Boris Kagarlitski est né en 1958. À partir de 1977, il devient dissident de gauche. En désaccord avec la politique du parti communiste soviétique, il publie des revues de samizdat : Variantes, Tournant à gauche, Socialisme et avenir. En 1980, il est interrogé au KGB et exclu de l’Institut russe des arts du théâtre (GITIS), d’où il se préparait à sortir diplômé. Il travaille comme facteur. En 1982, il est arrêté et passe 13 mois à la prison de Lefortovo, accusé de propagande antisoviétique. En avril 1983, il est gracié et libéré. Entre 1983 et 1988, il travaille comme réparateur d’ascenseurs et écrit des livres. En 1988, il reprend ses études à GITIS et en sort diplômé. Entre 1992 et 1994, il travaille comme journaliste au sein du journal de la Fédération moscovite des syndicats, Solidarnost. Entre 1994 et 2002, il fait des recherches au sein de l’Institut de la politologie comparative auprès de l’Académie russe des sciences. Il soutient sa thèse de doctorat. En 2002, il devient directeur de l’Institut des problèmes de la mondialisation. Il est membre du conseil de la rédaction de la revue Politique de gauche et rédacteur en chef de la revue en ligne Rabcor.ru.[/size]

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