29 decembre 1890 LE MASSACRE DE WOUNDED KNEE

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29 decembre 1890 LE MASSACRE DE WOUNDED KNEE

Message par LARA BAÏKAL le Mar 29 Déc - 11:27

La terrible page de l'histoire Indienne le massacre de Wounded Knee, celle-ci est toujours omniprésente et reste une blessure de la mémoire Indienne.
La Ghost Dance, danse des esprits devenait un mouvement de révolte pour tous les Indiens des plaines qu'il fallait absolument arrêter ...






29 décembre 1890 : le jour où il n'y eut plus que de bons Indiens
… des Indiens morts


Qui fut responsable du massacre de Wounded Knee, un bref évènement qui fit entre deux et trois cent morts chez les Indiens et une trentaine dans l'armée des Etats-Unis ? Alors que la scène fut observée par nombre de témoins, dont des journalistes; alors qu'elle au lieu en plein jour, dans un espace ouvert aux regards; alors qu'elle mit en présence plus de cinq cents soldats de l'armée américaine et plusieurs centaines d'Indiens, qu'il y eut des survivants pour témoigner, l'épisode est relaté de manière contradictoire, vague, incomplète. Réouverture du dossier.

Le lundi 29 décembre 1890 à neuf heures et demie du matin dans la crique de Wounded Knee au Dakota du Sud un coup de feu "brisa soudain l'air glacé" et donna le coup d'envoi à l'évènement que l'histoire retient diversement sous le nom de "bataille de Wounded Knee" ou de "massacre de Wounded Knee"[1]. Le décor était planté depuis la veille au soir : au centre de la vallée, à cent cinquante mètres du campement du 7ème régiment de cavalerie (l'ancien régiment de Custer décimé par les Sioux en 1876 à la bataille de Little Big Horn), plus de quatre cents Sioux des bandes miniconjou et hunkpapa avaîent été conduits depuis Porcupine Valley, à seize kilomètres, par l'armée qui les tenait maintenant sous bonne garde. Sur la butte qui surplombe la vallée, deux mitrailleuses Hotchkiss avaient été disposées, leurs canons pointés en direction du camp des Indiens, et deux autres, ainsi qu'un renfort de troupes, furent amenées durant la nuit. Cinq cents soldats, quarante éclaireurs indiens et leurs officiers se tenaient prêts à ramener à l'agence de Pine Ridge les Sioux considérés comme les plus dangereux, parce que, restés attachés à leurs traditions, ils refusaient les conditions qui leur étaient faites dans les réserves.

En quelques minutes, après le premier coup de feu, le paysage familier de la plaine du Dakota se transforma en un champ de fureur, de sang et de confusion. Les mitrailleuses crépitaient, les hommes tiraient et couraient en tous sens, ne s'arrêtant que pour de brefs corps à corps. Le ciel se ternit de l'épaisse fumée échappée des tipis incendiés. Partout, des corps gisaient pèle-mêle - Sioux couverts de la chemise blanche appelée "ghost shirt" par les Blancs, soldats revêtus de l'uniforme bleu, femmes, enfants, chevaux abattus en plein galop. Dans les buissons épars, des blessés tentaient de se camoufler, cependant que l'on entrevoyait, sur les sentiers et dans les ravines, des fuyards poursuivis par des soldats furieux. L'affaire fut vivement menée. À onze heures, le calme revint. Puis l'armée dut encore affronter des Sioux venus en renfort, mais ceux-ci, après avoir fait quelques victimes, se mirent à l'abri dans les goulets et les soldats renoncèrent à les poursuivre. À la tombée du jour, l'armée ramassa ses morts et ses blessés et les ramena à l'agence de Pine Ridge.
Ce n'est que trois jours plus tard, lorsque le blizzard qui s'était abattu sur les Plaines au soir du 29 décembre se fut apaisé, que l'armée put envoyer un contingent qui, avec la police indienne et le médecin sioux Charles Eastman, nettoya la place. Ils eurent le plus grand mal à briser le sol durci pour creuser une fosse clans laquelle ils jetèrent les corps figés dans la position dans laquelle la mort les avait saisis et le froid les avait éternisés. A plusieurs centaines de mètres, et jusqu'à deux kilomètres du lieu de l'incident, des femmes et des enfants morts ou blessés furent retrouvés, témoignant que l'armée avait poursuivi l'œuvre de "destruction" ordonnée par le général Brooke jusque sur ceux que nous nommerions des "civils innocents".

Tous ces faits sont bien connus. Les sources sont nombreuses : témoignages oraux, récits et enquêtes contribuent à établir leur véracité. La mémoire du massacre de Wounded Knee est en partie constitutive de l'identité des Sioux Lakota, et même d'autres tribus indiennes. En 1973, la révolte de Pine Ridge prendra pour référence symbolique le massacre de Wounded Knee de 1890.

Et pourtant, une demi-obscurité continue à entourer les faits. L'épisode baigne dans une ambiguïté qui reste à élucider. Il n'a pas atteint ce jour son plein statut d'événement historique. Aucun recoupement ne permet de faire le décompte exact des morts de chaque camp. Le responsable immédiat de l'échauffourée qui tourna à la tuerie reste à désigner. La nature même de l'événement - bataille entre combattants déterminés ou massacre d'une population sans défense - est incertain. Et cependant, les récits en sont innombrables, du simple reportage de presse au savant ouvrage d'historien et à l'analyse de l'anthropologue, en passant par l'épopée, l'élégie et le pamphlet militant. Wounded Knee est entré dans la légende américaine comme l'un de ces éléments du folklore que les historiens des mentalités ne savent exactement comment classer.

À l'origine de la panique qui s'empara des colons du Dakota et de certains agents du bureau des Affaires indiennes dans les réserves, la Ghost Dance, cette cérémonie votive répandue dans les Grandes Plaines entre 1887 et 1892 fut décrite par les autorités comme le véritable déclencheur de la crise qui aboutit à Wounded Knee. Deux mois après les événements, le Bureau d'ethnologie américaine envoya l'anthropologue James Mooney au Dakota pour faire une enquête. Le rapport de Mooney, publié en 1892, fut considéré comme le plus fiable quant aux circonstances du massacre et aux causes qui l'ont provoqués[2]. Ce rapport est surtout la meilleure étude sur le mouvement messianique de la Ghost Dance qui précéda de peu Wounded Knee.

Cependant, Mooney n'assista pas lui-même aux cérémonies de la Ghost Dance en pays dakota, non plus qu'au massacre. Il se fonda sur les récits des Sioux qui avaient participé aux événements ou en avaient entendu parler et il proposa, pour ce mouvement controversé, une interprétation universaliste, le mettant en parallèle avec le "rêve éternel du paradis perdu", avec les "doctrines de l'avatar hindouiste, du messie des Hébreux et du millenium des chrétiens".

Dans son principe général la Ghost Dance comporte l'idée que prochainement toute la "race indienne sera réunie, morts et vivants ensemble, sur une terre régénérée et qu'elle connaîtra à nouveau le bonheur des origines, libérée à jamais de la mort, de la maladie, de la misère". Quant aux modalités du rituel, au moment où se réalisera la prophétie et aux événements piécis qui précéderont l'avènement du millenium, chacune des tribus des Plaines les a interprétés selon sa propre culture. Seuls, semble-t-il les Sioux et les Cheyennes revêtaient, pour la cérémonie les fameuses ghosts shirts qui devaient les rendre invulnérables. En revanche, dans la plupart des tribus, la grande résurrection devait se produire à la même saison le printemps, repoussé d'année en année pour être finalement fixé, chez lesSioux Lakota, au printemps de 1891, d'après les renseignements fournis par William Selwyn, le maître de poste et interprète de Pine Ridge.
Le rassemblement de la bande de Big Foot, les Miniconjou, et de quelque soixante-dix familiers de Sitting Bull qui venait d'être tué, faisait-il partie d'un vaste plan dont la Ghost Dance aurait été la part apparente ? Mooney ne prend pas parti dans ce débat, pourtant fondamental. Si les quelques chemises blanches parfois marquées de croissants, de croix et de cercles qui furent retrouvées çà et là sur des victimes à Wounded Knee peuvent faire penser que la Ghost Dance était en cours, aucun des récits ultérieurs ne vient corroborer ce fait qui nous amènerait à conclure avec l'armée et les fermiers de la région, que la Ghost Dance constituait une sorte de complot préparatoire à une révolte généralisée des Indiens des Grandes Plaines.




Or, d'après les traces matérielles qui prouvent que des Indiens étaient bien revêtus de la fameuse chemise, et les récits d'événements trop précipités et mouvementés pour qu'une cérémonie compliquée et qui durait entre trois et cinq jours ait pu même être projetée à la fin décembre, les Indiens Lakota ne se couvrirent du signe d'invulnérabilité que lorsqu'ils sentirent la menace imminente.

RÉCITS DE SURVIVANTS




Plusieurs enquêtes ont été menées. Les premières ont suivi de peu l'événement, dans l'intention de déterminer le degré de responsabilité des officiers dans ce qui apparut comme le meurtre d'un grand nombre de personnes dont les deux tiers au moins étaient des femmes, des petits enfants ou des vieillards. L'un des officiers fut révoqué pour négligence par le commandant en chef, le général Miles. Cette enquête, cependant, pas plus que les suivantes, ne suffit à déterminer avec certitude les causes directes de l'incident. Un demi-siècle plus tard entre 1936 et 1938, le Congrès mena à son tour une enquête. L'Association des survivants de Wounded Knee, formée en 1933, réclamait une indemnité pour les victimes et leurs ayants droit. Le rapport de l'anthropologue servit de base scientifique, mais des gens qui avaient survécu au massacre furent aussi sollicités.

Wasu Maza (Dewey Beard) témoigne ainsi en 1936, par le truchement de l'interprète William Berger : "J'étais membre de la bande qui fut exterminée ici. Nous cheminions dans cette direction quand, après avoir dépassé Porcupine Butte, nous rencontrâmes les soldats. Big Foot, qui était malade depuis quatre jours [le vieux chef avait une pneumonie], eut une hémorragie. Il sortit portant un drapeau de paix attaché à un bâton. Nous voyagions pacifiquement, sans aucune intention agressive (...). Dès que nous eûmes érigé notre camp, les gardes nous entourèrent et se mirent à marcher au pas de parade. Je remarquai aussi des feux près du magasin et je sus que les éclaireurs indiens étaient là. Le lendemain matin, le clairon sonna deux fois, puis les soldats montèrent sur leurs chevaux et nous entourèrent. Même alors je ne pensai à rien de mal car je croyais toujours que nous allions bientôt arriver à l'agence de Pine Ridge. On annonça que tous les hommes devaient se regrouper au centre du camp pour partir vers Pine Ridge ; ce qu'ils firent et je les suivis. Je regardai autour de moi et je vis que les hommes étaient assis sans crainte. On fit sortir Big Foot et on l'assit en avant du groupe, entouré des plus âgés. L'interprète dit alors que la veille nous avions promis de donner nos fusils et qu'ils allaient les prendre maintenant. Je ne me rappelle pas combien de soldats il y avait ; ils grimpèrent sur les chariots, défirent les bagages, prirent des haches et d'autres objets et les portèrent là où les fusils étaient déjà rassemblés. Quelques Indiens se trouvaient à l'est hors de vue ; ils avaient encore leurs fusils. Finalement, on les appela et on leur dit d'apporter leurs armes au centre et de les poser à terre. L'un d'entre eux (...) dit "Hier il avait été entendu que nous rendrions nos armes seulement lorsque nous serions arrivés à l'agence de Pine Ridge, et maintenant vous nous demandez de vous les donner immédiatement." Et il leur montra son fusil et se dirigea vers l'endroit où ils étaient entassés. Un soldat s'avança vers lui venant de l'est et un autre de l'ouest ; mais même alors il était insouciant. Ils se saisirent de lui et le firent se tourner vers l'est. Lui était toujours sans inquiétude;  il ne pointait pas son fusil vers eux il avait l'intention de le déposer avec les autres. Mais ils se saisirent du fusil avant qu'il ne le dépose et tout de suite on entendit le son très fort d'un coup de fusil. Je ne pourrais dire si quelqu'un fut tué, mais ce premier coup fut suivi d'un grand fracas. Le drapeau blanc était toujours fiché en terre là où nous étions assis ; et cependant, ils tiraient sur nous. Tout de suite après avoir entendu le fracas, les gens commencèrent à s'effondrer. Je restai planté là et je vis un homme qui venait vers moi et je reconnus High Hawk. Il me dit que puisqu'ils avaient commencé ainsi, il fallait partir. Alors nous grimpâmes sur une petite colline. Les soldats qui nous suivaient tirèrent et High Hawk fut touche et tomba. Comme je continuais, ils tirèrent sur moi aussi. J'étais seul désormais et je devais me sauver. Ils avaient tué ma femme et mon bébé. Je vis des hommes étendus morts tout autour de moi. Je les contournai et arrivai au ravin où je tombai à nouveau. J'avais déjà reçu un coup de fusil et j'avais été blesse. Je remontai l'autre pente du ravin et je vis que les soldats avançaient dans cette direction. Tout autour, je voyais des femmes et des enfants abattus. Les soldats se dirigeaient vers un escarpement au-dessus du ravin, là où des Indiens se cachaient je les rejoignis et nous essayâmes de traverser le ravin. Mais les soldats étaient aussi de l'autre côté. Alors nous restâmes sur cet escarpement et nous vîmes les soldats qui installaient un canon sur une butte et le pointaient vers nous. Et ils tirèrent sur nous et un homme fut touché ; son nom était Hawk Feather Shooter[3]".

D'un récit à l'autre, la version du début du massacre diffère. Frank Zahn, un sang-mêlé dont le père était un soldat du régiment de Custer et la mère, Kezewin, l'une des filles du chef sioux Flying Cloud, commémore le cinquantenaire de "la page la plus sanglante de l'histoire américaine". Le responsable du premier coup de feu, fut, d'après lui, un Indien déterminé à en découdre avec les soldats de la septième cavalerie : "Il se dirigea vers les soldats et les Indiens qui se tenaient près du drapeau blanc. Les Indiens reconnurent Tokalalute (Red Fox). Tout en avançant, il chantait un chant de mort seuls ceux qui connaissaient la langue indienne en comprenaient le sens. Soudain, il leva son arme et dit  : "Êtes-vous ceux qui nous demandent de livrer nos armes ? Quant à moi, je garde la mienne." Alors deux soldats s'approchèrent de lui. Il poussa deux cris de guerre. Dans la mêlée qui suivit, son fusil partit accidentellement. Le coup brisa l'air glacé et envoya son écho à travers la vallée de Wounded Knee (...)".

Évoquant le massacre qui s'ensuivit, les deux cent quatre-vingt-dix hommes, femmes et enfants déchirés par les balles et baignant dans le sang, Frank Zahn conclut en posant la question : "Ce carnage sanglant était-il destiné à venger la mort de Custer ?" Certains disent que les soldats criaient : "Vengeance pour Custer." Et, après avoir suggéré la volonté génocidaire des soldats du régiment, Zahn pose la question en termes plus génèraux : "Peut-on donner le nom de 'bataille' à ce massacre terrible et insensé ? Dans votre histoire américaine (Zahn parle ici en Indien), ce carnage effrayant porte le nom de "bataille de Wounded Knee". Le massacre collectif a eu lieu quatre jours seulement après cette fête (Noèl) qui est généralement vouée à "la paix sur la terre et aux hommes de bonne volonté".
C'est ainsi que le denier chapitre de la Frontière a été écrit dans le sang[4]".


 
QUI A TIRE LE PREMIER COUP DE FEU ?




D'après les premiers récits des Indiens que nous avons vus, ainsi que d'autres fournis par des civils ou par des éclaireurs qui accompagnaient l'armée, deux versions s'affrontent : la première, qui parle d'un accident, innocente complètement les Indiens. Une autre version présente un vieillard désespéré, aveugle aux réalités de la situation et décidé à mourir en combattant. D'autres versions encore élargissent le nombre des Lakota prêts à se battre à tous ceux qui, porteurs de la chemise blanche, pensaient le jour du millenium venu. Les Indiens ont tiré cinquante coups de feu dira plus tard le major Whiteside, avant que l'armée ne réagisse.

Parmi les principaux protagonistes de l'affaire de Wounded Knee, des soldats et des officiers du septième régiment de cavalerie, cherchant à dégager leur responsabilité, insistèrent sur la menace que faisaient peser depuis longtemps les Indiens "hostiles" qui refusaient de rester cantonnés dans les réserves et dansaient la Ghost Dance "avec un zèle de fanatiques". A Wounded Knee, explique le major L.S. McCormick dans un document de 1904, éclata l'insurrection que les Sioux attendaient depuis plus d'un an et qui se faisait plus menaçante depuis que, le 15 décembre 1890, le chaman hunkpapa, Sitting Bull, avait été tué lors de son arrestation à la réserve de Standing Rock. Alors, une centaine de personnes de son entourage s'étaient enfuies et avaient rejoint la bande de Big Foot pour, tous ensemble, retrouver les Indiens "hostiles" dans les Badlands, au nord du Dakota du Sud.

Cette errance de plusieurs centaines de personnes, pourtant, aux dires de nombreux témoins, totalement inoffensive puisqu'aucun incident notable n'est rapporté[5], ajoutée à la menace que semblait faire planer la cérémonie de la Ghost Dance, fut suffisante pour que le général Miles, qui commandait toutes les troupes de la région, ordonnât au 7èmerégiment de cavalerie de capturer Big Foot et sa bande.

Dans son récit, le commandant McCormick prend bien soin de noter les termes exacts des ordres du général Miles, et surtout ceux de son subordonné immédiat, le général Brooke. Le premier, écrit McCormick, "avait à plusieurs reprises averti Brooke du danger qu'il y avait à laisser Big Foot en liberté et de la nécessité de l'arrêter au plus vite". Le second transmit l'ordre d'arrêter Big Foot au colonel Forsyth, ajoutant que, si Big Foot résistait, "il fallait le détruire". Le colonel Forsyth aurait eu, d'après McCormick, la plus grande répugnance à en venir à cette extrémité. C'est pourquoi, après avoir obtenu la reddition de Big Foot et de sa bande, il remit au lendemain le "moment critique", qui consistait à désarmer les Indiens. En effet, explique McCormick, "la reddition sans condition ne faisait jamais de difficulté car les Indiens savaient qu'elle se terminait toujours par une distribution de vivres, bientôt suivie d'autres livraisons régulières, et aussi qu'elle se concluait par l'élargissement des prisonniers et leur pardon pour tous les crimes et les désordres qu'ils avaient pu commettre". Il en allait autrement en ce qui concernait les armes. Et, montrant pour une fois quelque sympathie pour les Indiens, McCormick explique que "les Indiens tiennent à leur fusil plus que tout au monde ; on ne leur a jamais demandé de livrer toutes leurs armes car il est connu que cela ne peut conduire qu'à la violence".

Pour McCormick, il ne fait aucun doute que la faute de toute l'affaire retombe sur le commandement suprême, les généraux Miles et surtout Brooke, qui n'ont pas respecté les usages dans les relations avec les Indiens et qui ont réclamé de leurs subordonnés une tâche impossible.




Mais naturellement l'origine réelle de la violence qui s'est terminée dans le bain de sang de Wounded Knee, c'est, d'après les autorités militaires chez les victimes elles-mêmes qu'il faut la chercher. Les militaires sont à peu près unanimes sur ce point. Les "guerriers" sioux furent d'abord peu nombreux à déposer leurs fusils comme on leur disait de le faire. Ils commencèrent, explique McCormick, des va-et-vient entre le camp militaire et leur propre
campement, se préparant apparemment à résister ou à fuir. D'ailleurs, ajoute McCormick, "les squaws avaient d'avance attelé les mules à leurs chariots et dès le premier coup de feu, elles démarrèrent". Des conciliabules ont aussi eu lieu entre les "squaws" et les hommes qui revenaient près des chariots. En outre, raconte McCormick avec force détails, "lors de la fouille corporelle, on trouva des armes [il s'agit de couteaux, de hachettes, de piquets à tipis, d'alênes et d'épingles] cachées sous les jupes des squaws et des enfants". L'un des journalistes présents sur les lieux a aussi parlé de fusils dissimulés dans les couvertures et de femmes assises sur les armes. Il n'est donc pas étonnant, à lire les seuls comptes rendus des militaires, que tant de femmes et d'enfants aient été tués pendant l'échauffourée. Après tout, ils faisaient partie du complot et étaient donc en quelque sorte des combattants.


Enfin, ajoute le major McCormick, "il faut savoir que dans la première étape de la bataille, les Indiens ont tiré uniquement en direction de leur propre village dans lequel se trouvaient les femmes et les enfants [ils étaient en effet encerclés par les soldats qui
les séparaient des femmes], alors qu'aucun soldat n'était placé de manière à pouvoir tirer dans cette direction mais exactement dans la direction opposée".

Il ressort du récit de McCormick que, d'une part, les femmes et les enfants (y compris les nourrissons) qui ont été tués ou blessés dans la "bataille" de Wounded Knee l'ont été en combattant, et d'autre part, qu'ils ont été touchés par leurs propres compatriotes et parents. Comme en outre, le rapport du général Miles de 1891, puis l'enquête du Congrès de 1936-1938, démontrent que la plupart des soldats américains qui ont été tués se trouvaient dans la ligne de tir des mitrailleuses qui étaient derrière eux, un historien facétieux ou "révisionniste" pourrait presque affirmer qu'il n'y eut jamais de massacre à Wounded Knee, et à peine une bataille, puisque chacun des tués le fut par son propre camp !
BATAILLE OU MASSACRE DÉLIBÉRÉ ?
Les deux interprétations sont contemporaines et irréductibles l'une à l'autre. Le correspondant du Nebraska State Journal, William Fitch Kelley, qui se trouva en plein milieu de ce qu'il nomme "une bataille perfide", est catégorique quant à la culpabilité univoque des Indiens : "On donna l'ordre à vingt Indiens d'aller chercher leurs armes. Lorsqu'ils revinrent, on vit qu'ils n'avaient apporté que deux fusils. Un détachement commença alors à fouiller leur village et trouva trente-huit fusils. Lorsque cela fut terminé, les Indiens, entourés par les pelotons K et B, commencèrent à avancer. Soudain, ils se baissèrent en avant pour reprendre leurs armes et commencèrent à tirer. Les soldats étaient en position très difficile, dans la ligne de tir de leurs camarades. Les Indiens hommes, femmes et enfants, coururent alors vers le sud, pour échapper au tir de la batterie. Bientôt, les cavaliers les poursuivirent, tirant des deux mains (...). Je doute qu'avant la nuit, il restât un seul guerrier ou une squaw de toute la bande de Big Foot pour s'expliquer sur cette trahison. Par leurs faits et gestes, les membres du 7e régiment de cavalerie se sont comportés une fois de plus en héros[6]".

Pour les survivants, comme pour une partie des Blancs qui, sans avoir assisté directement à l'événement, ont écouté de nombreux témoignages, il est toutefois indéniable que l'affaire fut un simple massacre[7] .




L'Association nationale de défense des Indiens a réuni, dès 1891, de nombreux témoignages, dont celui, indirect, de Louis Shandrau, un métis dont le frère avait participé aux événements comme interprète de l'armée et avait lui-même été blessé en s'enfuyant avec les femmes. Selon Louis Shandrau, il est impossible que les Indiens aient un instant pensé attaquer l'armée. "Les soldats qui entouraient les Indiens étaient armés de fusil' à répétition. Ils avaient le doigt sur la détente et chacun visait un Indien de son arme chargée. Les Indiens ne pouvaient pas ne pas savoir qu'au moindre geste, ils seraient tués dans l'instant. Et c'est bien ce qui se passa.Dès le premier coup de feu les soldats tirèrent sur le groupe d'Indiens et les tuèrent sur le coup. S'ils s'étaient arrêtés là, l'affaire aurait été terminée sans trop de dommages. Mais (...) les autres soldats se mirent aussi à tirer sur les Indiens qui avaient déjà été désarmés. Ceux-ci naturellement, cherchèrent à se défendre et se saisirent des armes qui avaient été déposées à terre et de celles qu'ils trouvèrent sur les morts[8]." Faut-il parler de panique chez ces jeunes soldats qui venaient à peine d'être recrutés ? Ou d'une haine des Indiens héritée de leurs aînés dont une partie étaient des rescapés de l'humiliante défaite de Little Big Horn? Cette seconde interprétation n'est pas acceptée par l'armée ; mais comment expliquer autrement l'acharnement avec lequel les jeunes cavaliers exterminèrent systématiquement les femmes et les enfants lakota alors qu'ils se trouvaient séparés par plusieurs centaines de mètres des hommes qui auraient pu se révéler dangereux ?

Les témoignages recueillis tout de suite après l'affaire par l'Association de défense des Indiens sont accablants. Le frère de Louis Shangrau, John, et Battice Granau un autre interprète métis, racontent comment ils virent les femmes exécutées alors qu'elles brandissaient un chiffon blanc ; comment des enfants furent tués à plusieurs kilomètres du site de la "bataille" ; comment un groupe de jeunes filles, entre neuf et dix-neuf ans, furent retrouvées mortes, le visage caché sous une couverture pour ne pas voir, sans doute, les soldats qui les tuèrent à bout portant. "Tout ceci, écrivit le commissaire aux Affaires indiennes, T.J. Morgan, lors de la première enquête de mars 1891, constitue une charge très sérieuse contre l'armée[9].
En 1936, le secrétaire à la guerre refusera de retenir contre le colonel Forsyth, les charges qui avaient été portées contre lui. Mais, tout de suite après l'événement le général Miles, comme le colonel Forsyth lui-même, avaient corroboré une partie des dires des Indiens. Le soir-même du 29 décembre 1890, un correspondant de l'Associated Press put envoyer, avec l'accord du général Miles, un télégramme à son agence qui concluait ainsi. Les faits obligent à croire que la prétendue bataille de Wounded Knee fut un massacre délibéré[10].

S'il y eut volonté délibérée, c'est alors peut-être comme le soutient une partie de la littérature de l'époque, que Wounded Knee ne fut qu'un épisode dans "la révolte des Sioux", une révolte prévue depuis plus ou moins longtemps selon les auteurs, mais certainement prête à éclater au moment où la Gliosr Dalice atteint la région du Dakota. Or, cette révolte latente reste fort difficile à prouver. La plupart des témoins, y compris les fermiers voisins des réserves, qui auraient été les premiers touchés, reconnaissent que, malgré la tension observée dans les communautés lakota depuis plusieurs mois, malgré la fuite loin des agences des Indiens dits "hostiles" comme Sitting Bull, Crow Dog ou Big Foot, aucun colon blanc n'avait été tué ou molesté, aucun bien appartenant à des Blancs n'avait été détruit. Le pasteur William Cleveland, qui avait été missionnaire chez les Sioux pendant 17 ans et qui venait de prendre sa retraite, fit une enquête à l'issue de laquelle il conclut qu'il n'y avait pas de volonté de guerre chez les Sioux, mais que certains d'entre eux, notamment Sitting Bull, étaient déterminés à quitter complètement les réserves au printemps 1891 pour se réfugier dans les Badlands, et à dénoncer tous les traités qui avaient été conclus et n'avaient pas été observés par le gouvernement des USA[11]. Plutôt que de vouloir "briser" la paix, dit le révérend Cleveland, c'étaient les Indiens qui avaient été brisés, et cela de longue date, par les conditions auxquelles on les avait soumis.

L'ÉCHEVEAU DES CAUSES RÉELLES




Il n'existe aucune preuve irréfutable d'un complot des Blancs, pas plus que des Indiens, et qui aurait conduit directement à Wounded Knee. Ce n'est que par extrapolation que l'historien Paul I. Wellman peut affirmer que le 7ème régiment de cavalerie en'attendait que le premier coup de feue et qu'il attendait edepuis quatorze ans le moment de laver le désastre de Custer dans le sang[12]". Plus prudent, Merrill Mates spécule : "Il est probable que, dans cette sorte d'Armageddon de l'Homme Rouge, les pas des vieux fantômes - non seulement ceux de Custer mars aussi ceux de Fetterman, Grattan Little Thunder, Crazy Horse et Sitting Bull - résonnaient aux oreilles des combattants[13]".

Le massacre de Wounded Knee fut sans doute un accident. Mais là ou ailleurs, à cette occasion ou une autre, il semble que l'accident devait se produire. Un vieux contentieux avait préparé les recrues du 7ème régiment de cavalerie à venger pour l'honneur de la nation celui que la légende déjà transformait en héros sacrifié. Un autre contentieux, plus ancien et plus profond, avait aussi préparé les Indiens Lakota, Hunkpapa de Sitting Bull, Miniconjou de Big Foot, Brûlés de Spotted Tail, Oglala de Crazy Horse à venger leurs morts et à imiter les hauts faits de leurs anciens héros.


On peut faire remonter les origines du massacre de Wounded Knee au traité de Fort Laramie de 1851 qui fut le premier pas d'une spoliation et d'une humiliation qui s'amplifièrent au cours du demi-siècle suivant, au point que seule la promesse d'un millenium pouvait apporter quelque réconfort. Il faut remonter pas à pas depuis le meurtre de Sitting Bull, le 15 décembre 1890 à Standing Rock par deux membres de la police indienne - un meurtre que l'agent de la réserve, James McLaughlin déplora malgré la haine et  le mépris qu'il éprouvait personnellement pour celui que les Indiens révéraient et qui refusait de reconnaître la suprématie de l'agent; il faut penser à l'état de sous-nutrition et de démoralisation des tribus lakota, confinées depuis 1889 dans un territoire réduit au cinquième de ce qu'il était avant Fort Laramie, et réparti entre cinq agences dirigées, à l'exception de Standing Rock, par des agents  du Bureau des Affaires indiennes incompétents, inexpérimentés et corrompus il faut connaître la pauvreté des terres laissées aux Indiens dans ses réserves, pour la plupart, aux dires de tous les témoins, impropres à l'agriculture et même à l'élevage et dépourvues du gibier qui aurait pu compenser l'insuffisance des "rations" fournies par le gouvernement de plus en plus chichement, malgré les promesses dûment inscrites dans les traités successifs[14] - pour évaluer le degré de frustration des Lakota.
À tous ces maux s'était ajoutée, en 1889 et en 1890, une sécheresse qui avait flétri les récoltes, asséché les points d'eau, tué le bétail. De nombreux fermiers blancs, ruinés, se hâtèrent de quitter la région, mais les Indiens étaient cloués sur place. Il n'est pas un rapport, rédigé avant ou après Wounded Knee, qui n'insiste sur l'insuffisance de nourriture fournie aux Indiens par négligence ou mauvais vouloir, d'abord du gouvernement fédéral qui décida de diminuer l'attribution prévue, ensuite des agents des réserves qui tirèrent un profit personnel des biens qui arrivaient ou qui, simplement, les gérèrent de manière absurde.

C'est le système des "dépouilles" qui est critiqué par les rapports sur les causes de Wounded Knee. Les agents du bureau des Affaires indiennes, nommés par le secrétaire d'Etat à l'Intérieur, dépendaient totalement des résultats des élections présidentielles. À chaque nouvelle élection, le personnel de l'administration était changé, de sorte que même les meilleurs des agents étaient constamment menacés de perdre leur emploi. La politique n'était d'ailleurs pas le seul aléa : des raisons personnelles pouvaient aussi jouer dans la carrière de ces personnages qui, par ailleurs exerçaient une fonction cruciale pour la vie des Indiens des
réserves. James McLaughlin se heurta sans cesse au responsable du Bureau des Affaires indiennes, au secrétaire du département de l'intérieur et au secrétaire du département de la Guerre, sans parler de ses démêlés par télégrammes et par lettres presque quotidiennes avec les généraux Miles et Brooke[15].

Depuis le début de la Ghost Dance, en effet, le général Miles menaçait d'envoyer les troupes dans la région de Pine Ridge et de Standing Rock pour faire cesser "les troubles" alors que McLaughlin disait contrôler entièrement une situation qui ne présentait pas de danger immédiat. Finalement, le commandement militaire préféra se ranger à l'avis du "pleutre" agent Royer, de Pine Ridge, et aussi satisfaire la demande des colons qui faisaient pression sur la presse locale, laquelle d'ailleurs grossit l'affaire, pour envoyer, au milieu de décembre, près de la moitié de l'armée américaine en pays lakota[16].

C'est bien une "invasion militaire" que perçurent alors les Hunkpapa, les Miniconjou et les Oglala, et c'est pour fuir l'armée que certains d'entre eux quittèrent leurs villages près des agences pour se mettre à l'abri dans les Bad Lands.




LES HOMMES OU LA TERRE




"Il est infiniment (plus) important qu'il [l'indien] apprenne à protéger et à exploiter une petite ferme, et s'il b'en a pas, à apprendre comment s'en procurer une, que de se voir garanti le droit d'errer sur un vaste territoire qu'il ne sait comment utiliser et dont la possession ne fait que perpétuer une situation qui fait obstacle à tous les efforts pour le civiliser (...)[17]." Telle était on 1889 la position de l'Association pour les droits des Indiens, qui faisait partie avec d'autres, dont certains Indiens acculturés eux-mêmes, de la Lake Mohonk Conference, une organisation qui se réunissait une fois par an dans l'État de New York et qui exerçait une certaine influence au Congrès grâce à des sénateurs ou représentants comme par exemple le sénateur Dawes.
C'est le sénateur Dawes, en effet, qui était l'auteur de la proposition de loi adoptée on 1887, par laquelle les terres des réserves détenues en commun par les tribus devaient être distribuées à raison de quatre-vingts hectares par famille à chaque Indien, de manière à "subvenir aux besoins de sa famille et lui permettre de se débarrasser du résidu, qui de toute manière constituait un mur qui le coupait de ses voisins civilisés (...). Il sera ainsi on contact permanent avec la civilisation qu'il devra embrasser et absorber, ou bien périr[18]". Le traité, qui fut finalement signé par les trois quarts des Sioux du Dakota, comme le voulait l'ancien traité de Fort Laramie de 1868, résultait d'un projet de loi examiné par le Congrès on 1882, selon lequel la grande réserve sioux devait être réduite, découpée et ouverte à la colonisation des Blancs, Pendant sept ans, des commissions successives tentèrent de faire adopter le traité aux Indiens Lakota, mais la loi elle-même fut adoptée on 1888 sans que les Sioux aient été consultés au préalable. Les parties intéressées étaient "la compagnie de chemin de fer Chicago Milwaukee et St Paul et d'autres associations et personnes privées". Pendant les négociations finales avec les Sioux, dans l'été de 1888, les journaux locaux rendirent compte journellement des progrès effectués dans l'abandon par les Indiens de plus de la moitié de leur territoire[19].

Malgré la ferme opposition de l'Association nationale de défense des Indiens rivale de la précédente, qui démontra l'iniquité de la présente loi et de ses précédents, cette dernière fut adoptée, et toutes les mesures prises pour que les Sioux l'acceptent. Il ne servit à rien de remontrer aux membres du Congrès que le prix offert aux Indiens pour leurs terres était honteusement inférieur à leur valeur réelle et que, d'ailleurs, l'indemnité due depuis 1876 pour la cession des Black Huis n'ayant jamais été versée, l'argent proposé en 1889 n'était que le paiement à terme pour des terres cédées depuis longtemps, les nouvelles terres étant donc acquises pour rien[20].
Depuis que, le 1er mai 1888, les habitants du territoire du Dakota avaient été informés par un télégramme que le président Cleveland venait de signer la loi qui découpait la grande réserve sioux et l'ouvrait à la colonisation, "une joie intense se répandit dans tout le Territoire, particulièrement dans les établissements installés le long du Missouri. Les habitants de ces districts organisèrent des fêtes officielles pour exprimer leur satisfaction". L'objet réel de cette loi, poursuit l'historien George Kingsbury, qui écrit quelques années seulement après les événements, "était de diviser cette grande tribu de telle manière qu'elle ne puisse plus jamais s'unir et attaquer les Blancs[21]".

Une activité fébrile suivit immédiatement la division de la réserve en cinq petites unités. D'une part, de nouveaux agents et des policiers furent installés dans les nouvelles agences du Bureau des Affaires indiennes, d'autre part, dans les communautés blanches du Territoire, on se prépara a l'acte fondamental qu'on réclamait depuis longtemps : l'Omnibus Act, qui créait de nouveaux États dans l'Ouest, et qui transforma le régime de semi-colonie du territoire du Dakota en celui de deux états de plein droit, le Dakota du Sud et le Dakota du Nord, inclus désormais dans l'ensemble des États-Unis La civilisation avait bien progressé au Dakota, comme l'avaient ardemment souhaité les partisans de "l'ouverture" de la Grande Réserve sioux à la colonisation.
Ce moment était en fait attendu depuis 1876, lorsque les Sioux avaient cédé les Black Hills, porteuses d'or, au gouvernement fédéral. Alors, les mineurs et les fermiers qui vinrent s'y installer n'eurent de cesse que leur légion soit directement reliée aux territoires américains de l'Est. Les grandes compagnies d'éleveurs, qui prospéraient dans les années 1870, voulaient étendre leurs pâturages et les compagnies de chemin de fer avaient déjà construit des lignes jusqu'à Pierre et Chamberlain, à l'est du Dakota, en attendant de pouvoir les prolonger jusqu'à Rapid City, ou au-delà[22]. En 1889 la propriété des Indiens Lakota était donc en grande partie passée aux mains du gouvernement fédéral, qui la mit immédiatement du vente. Le chemin de fer, premier bénéficiaire de la cession foncière, pouvait se livrer à la spéculation et aussi progresser vers l'ouest, porteur d'une civilisation que, semblait-il, il ne tenait qu'aux Indiens d'adopter pour susciter en eux-mêmes l'homme nouveau.

Certes, dans les quelques semaines qui suivirent Wounded Knee, tous les Indiens "hostiles", encerclés de plus on plus près par les troupes du général Miles, finirent par se rendre et, le 15 janvier 1891, "quatre mille Indiens, quelque sept mille chevaux, plus de cinq cents chariots, deux cent cinquante travois défilèrent sur deux colonnes à travers les Bad Lands pour rejoindre l'agence de Pine Ridge. Cette nuit-là, leur campement s'étendait sur six kilomètres des deux côtés de la rivière de White Clay[23]".

Wounded Knee, loin d'être oublié ou relégué au rang de défaite honteuse par les survivants et leurs descendants, reste comme une marque au fer rouge dans leur propre histoire. Il est certes probable que, parmi les récits qui on restent, beaucoup portent la trace de l'exagération que certains faits aient été déformés par l'insuffisance inévitable de l'histoire orale, surtout lorsqu'elle est indirectement transmise. Contrairement à un traité ou a un projet de loi contrairement, même à certaines "guerres indiennes", où les officiers de l'armée américaine ont reçu des ordres clairs et ont conservé sans défaillance le contrôle de leurs troupes, Wounded Knee a des aspects lacunaires des faits et des chiffres controversés, et l'historien ne dispose que d'un corpus incohérent, où les documents officiels traduisent le caractère partial des sources sur lesquelles ils sont fondés.

Le docteur Charles Eastman, qui les accompagna sur les lieux du massacre, raconte que les ouvriers du transport et les soldats prirent sur les cadavres de nombreux objets en souvenir avant de les enterrer. D'autre part, la confusion sur le nombre de tués parmi les Indiens s'accroît lorsque l'on fait entrer on scène ces ouvriers. Leur chef, Paddy Starr, se fit payer pour cent soixante-huit cadavres, alors que l'un de ses employés, William Peano, soutint qu'il avait compté vingt-quatre vieillards, six petits garçons, sept bébés dans les langes et cent deux hommes, femmes et jeunes gens au-dessus de dix ans, en tout cent quarante-six cadavres, auxquels il faut ajouter ceux qui furent retrouvés plusieurs semaines plus tard et ceux qui moururent de leurs blessures à l'hôpital de fortune installé par l'évêque Hare à l'agence de Pine Ridge[24].

L'imprécision sur le chiffre des morts ne posa un réel problème que lorsque les survivants réclamèrent une indemnité. Ce qui est le plus frappant, c'est l'anonymat dans lequel furent laissées la plupart des victimes enterrées dans la fosse commune de Wounded
Knee. Ce qui devrait aussi troubler l'historien c'est que Wounded Knee n'est nulle part traité comme un épisode de l'histoire américaine en général, mais comme le dernier incident des luttes sur la Frontière. Le surintendant au recensement venait, d'ailleurs,
la même année, de proclamer close l'ère de la Frontière. Wounded Knee se trouve ainsi à la charnière d'une époque révolue où les Américains se sont perçus comme les représentants d'une civilisation agraire idéale, porteuse d'une mission civilisatrice, et celle de l'ère industrielle urbaine qui retentit déjà, dans le dernier tiers du XIXème siècle, des violents conflits sociaux engendrés par le capitalisme industriel. Wounded Knee est ainsi entouré du halo du mythe aventureux de la Frontière, en même temps qu'il figure, pour la nation en crise de croissance, une sorte de rite expiatoire. C'est avec ce statut, peut-être, que Wounded Knee, objet de mémoire, doit entrer dans l'Histoire des États-Unis.






[1] Voir Michael A.Sievers, "The Historiography of Wounded Knee", South Dakota History v.6 (hiver 1975), pp. 33-54. L'affaire de Woundcd Knee trouva un écho immédiat dans toute la presse des Etats-Unis. Dans le numéro du 15 janvier 1891 de The Nation, on trouve plusieurs lettres indignées de lecteurs. L'un d'entre eux écrit "Pourquoi diable cette grande nation irait-elle faire la guerre contre une poignée de gens qui sont entièrement sous sa domination ?"

[2] ."The Ghost Danee Religion and the Sioux Outbreak of 189", Fourteenth Annual Report of the Bureau of American Ethnology, 1892-1893, Washington, D.C., 1896, pp. 653-1110.
[3] Cité par James McGregor, The Wounded Knee Massacre from the Viewpoint of the Sioux, Baltimore, 1940, pp.103-107. Voir aussi les témoignages réunis par l'armée dans US Adjudant General's Office. Reports and Correspondance Relative to the Army Investigations of the Battle at Wounded Knee and the Sioux Campaign of 1890-1891. Washington DC, Microfilm, National Archives.
[4] Frank Zahn, The Crimson Carnage of Wounded Knee; an Astounding Story of human Slaughter (1940), 1967.
[5] Merril Mates,  "The Enigma of Wounded Knee"  Plains Athropologist, v.5, n°9 (mai 1960) pp. 5-9, et Stanley Vestal, Sitting Bull, Champion of the Sioux: A Biography Boston, 1932, p. 294: "Aucun civil ne fut tué, scalpé ou même  molesté ; aucune déprédation ne fut  commise."

[6] William Fitch Kelley, Pine Ridge 1890; an Eyewitness Account of the Events Surrounding the Fighting at Wounded Knee, publié par Pierre Bovis, San Francisco, 1971, pp.187-190. On trouve à peu près la même version dans ED Scott, "Wounded Knee a Look at the Record" Field Artillery Journal 29, n°1 (janvier-février 1939), p.23: "L'attaque des Sioux contre les soldats fut tout aussi perfide que celles de toutes les guerres indiennes du passé." Pour Frank Fiske, The Taming of the Sioux, Bismarck N.D., 1917, c'est un vieillard qui criant "tuez les soldats" tira le premier coup de feu (pp 172-173).
[7] Rapporté par Daniel H.Bell, le 3 juin 1936, devant la commission du Congrès chargée d'enquêter en vue d'indemniser les victimes :  House Committeeee on Indian Affairs, Sioux Indians, Wounded Knee Massacre Hearings Before the Subcommittee... on House of Representatives 2535... Washington DC, 1938. On retrouvc cette interprétation chez un grand nombre d'historiens; voir Stanley Vestal, New Sources of Indian History, 1850-1891, Norman, Okl,  1934, et Ralph Andrist, The Long Death; The Last Days of the Plain Indians, New York et Londres, 1964. Cependant, George E.Hyde, dans A Sioux Chronicle, Norman 1956 p.299, écrit que "plusieurs adeptes fanatiques de la Ghost Dance attendaient avec impatience le bon moment pour attaquer les Blancs". Voir aussi Robert Utley, The lndian Frontier of the American West, 1846-1890, Albuquerque, 1984, p.133.
[8] Récits de Two Strike, chef des Sioux Brûlés, de American Horse et de Louis Shandrau à T.A. Bland, le secrétaire de la National Indian Defense Association, dans T.A. Bland, The Late Military Invasion of the Some of the Sioux, Washington DC, 1891, pp.8, 9, 23, 24.

[9] lbid, p.16. Bland dit aussi que tous les survivants qu'il a interrogés imputent le premier coup de feu à "un jeune fou".
[10] Ibid, pp.17-18.


[11] Indian Rights Association, Ninth Annual Report, 1891: "An Independant Investigation of the Recent Disturbances on the Sioux, Washington DC, 1892, pp.25-33.
[12] Paul I.Wellman, Death on the Prairie: The Thirty Years' Struggle for the Western Plains, New York, 1934, p. 276.
[13] Merrill Mates, op cit, p.9. La thèse du désir de revanche du 7ème régiment de cavalerie est avancée par de nombreux témoins Sioux et reprise par plusieurs historiens: Dorothy M. Johnson, "Ghost Dance: Last Hope of the Sioux" Montana, The Magazine of Western History, 6, n°3 (été 1956), Virginia Johnson, The Unregimented General: A Biography of Nelson A. Miles, Boston, 1962, et E.A. Brininstool, Fighting Indian Warriors : True Tales 1953.

[14] La situation est décrite en détail aussi bien par les agents des réserves et leur supérieur, le commissaire aux Affaires Indiennes, que par les deux plus importantes associations pro-indiennes. Voir notamment le rapport de Ralph H. Case au comité d'enquête du Congrès de 1936, op.cit, p.14 et les rapports du commissaire T.J.Morgan en 1890 et 1891, Annual Reports, 1890, 1891.


[15] Georges Kingsbury, History of Dakota Territory, 5 vol., Chicago, 1915, v.1, pp.805-830. Dans les Papers de McLaughlin, se trouve une lettre du secrétaire à l'Intérieur, John M.Noble, adressée au commissaire des Affaires indiennes. Le 30 décembre 1890, dans laquelle Noble s'insurge contre "la prétention de McLaughlin à avoir arrêté Sitting Bull avec la seule aide de la police indienne. Ce fut l'œuvre exclusive de l'armée". La correspondance de McLaughlin est truffée de lettres plus ou moins aigres entre les civils et les militaires, et entre Ier Bureau des Affaires indiennes et le ministre de l'Intérieur dont le Bureau dépend Le rapport du secrétaire de la Guerre de 1891 énumère dix causes des "troubles du Messie" (la Ghost Dance) : chacune commence par "l'échec du gouvernement...", cité par Mooney, op. cit., pp. 833 sq.
[16] Le 29 novembre, James McLaughlin protestait auprès du commissaire aux Affaires indiennes, T.J. Morgan, parce que l'armée avait envoyé William Cody (Buffalo BilI) pour arrêter Sitting Bull. "Je déplore que les journaux diffusent par tout des nouvelles qui sont très exagérées et, dans plus d'un cas, complètement fausses. Ils provoquent une panique inutile parmi les colons du voisinage et ils ont en outre tendance à susciter l'hostilité des Indiens et à leur faire refuse d'obéir aux ordres... ".

[17] Indian Rights Association, Seveth Annual Report (1889), pp. 24-25.
[18] Ibid, p.29
[19] T.A. Bland (Indian Defence Association), A History of the Sioux Agreement, Washington DC, 1889.
[20] Ibid, p.12.
[21] George Kingsbury, History of Dakota Territory, v.3, p. 57.
[22] Robert F.KaroIevitz, Challenge. The South Dakota Story, Sioux Falis, S.D., 1975, p.192.
[23] Forrest W.Seymour, Sitanka. The Full Story of Wounded Krree, West Hanover, Mass., 1981, p.183.


[24] Ibid., pp.184-185

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When Injustice becomes law, resistance becomes duty

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