Le boeuf et l'âne de la crèche de Jules Supervielle

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coeur Le boeuf et l'âne de la crèche de Jules Supervielle

Message par LARA BAÏKAL le Mer 26 Déc 2018 - 12:31

Un merveilleux conte de Noël de Jules Supervielle extrait de son oeuvre poétique : L'enfant de la haute mer .


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Le boeuf et l'âne de la crèche

Un conte de Noël 

S
ur la route de bethléem, l'âne conduit par Joseph portait la Vierge : elle pesait peu, n'étant occupée que de l'avenir en elle.

Le bœuf suivait, tout seul.

Arrivés en ville, les voyageurs pénétrèrent dans une étable abandonnée et Joseph se mit aussitôt au travail.

« Ces hommes, songeait le bœuf, sont tout de même étonnants. Voyez ce qu'ils parviennent à faire de leurs mains et de leurs bras. Cela vaut certes mieux que nos sabots et nos paturons. Et notre maître n'a pas son pareil pour bricoler et arranger les choses, redresser le tordu et tordre le droit, faire ce qu'il faut sans regret ni mélancolie. »

Joseph sort et ne tarde pas à revenir, portant sur le dos de la paille, mais quelle paille, si vivace et ensoleillée qu'elle est un commencement de miracle.

« Que prépare-t-on là, se dit l'âne, on dirait qu'ils font un petit lit d'enfant. »

— On aura peut-être besoin de vous cette nuit, dit la Vierge au bœuf et à l'âne.

Les bêtes se regardent longuement pour tâcher de comprendre, puis se couchent.

Une voix légère mais qui vient de traverser tout le ciel les réveille bientôt.

Le bœuf se lève, constate qu'il y a dans la crèche un enfant nu qui dort et, de son souffle, le réchauffe avec méthode, sans rien oublier.

D'un souriant regard, la Vierge le remercie.

Des êtres ailés entrent et sortent, feignant de ne pas voir les murs qu'ils traversent avec tant d'aisance.

Joseph revient avec des langes prêtés par une voisine.

— C'est merveilleux dit-il de sa voix de charpentier, un peu forte en la circonstance. Il est minuit, et c'est le jour. Et il y a trois soleils au lieu d'un. Mais ils cherchent à se joindre.

A l'aube, le bœuf se lève, pose ses sabots avec précaution, craignant de réveiller l'enfant, d'écraser une fleur céleste, ou de faire du mal à un ange. Comme tout est devenu merveilleusement difficile !

Des voisins viennent voir Jésus et la Vierge. Ce sont de pauvres gens qui n'ont à offrir que leur visage radieux. Puis il en vient d'autres qui apportent des noix, un flageolet.

Le bœuf et l'âne s'écartent un peu pour leur livrer passage et se demandent quelle impression ils vont faire eux-mêmes à l'enfant qui ne les a pas encore vus. Il vient de se réveiller.

— Nous ne sommes pas des monstres, dit l'âne.

— Mais, tu comprends, avec notre figure qui n'est pas du tout comme la sienne, ni comme celle de ses parents, nous pourrions l'épouvanter.

— La crèche, l'étable, et son toit avec les poutres, n'ont pas non plus sa figure et pourtant il ne s'en est pas effrayé.

Mais le bœuf n'était pas convaincu. Il pensait à ses cornes et ruminait :

« C'est vraiment très pénible de ne pouvoir s'approcher de ceux qu'on aime le mieux sans avoir l'air menaçant. Il faut toujours que je fasse attention pour ne pas blesser quelqu'un; et pourtant ce n'est pas dans ma nature de m'en prendre, sans raison grave, aux personnes ni aux choses. Je ne suis pas un malfaisant ni un venimeux. Mais partout où je vais me voilà tout de suite avec mes cornes, et je me réveille avec elles, et même quand je suis accablé de sommeil et que je m'en vais en brouillard, les deux pointues, les deux dures sont là qui ne m'oublient pas. Et je les sens au bout de mes rêves au milieu de la nuit. »

Une grande peur saisissait le bœuf à la pensée qu'il s'était tant approché de l'enfant pour le réchauffer. Et s'il lui avait donné par mégarde un coup de corne !

— Tu ne dois pas trop t'approcher du petit, dit l'âne, qui avait deviné la pensée de son compagnon. Il ne faut même pas y songer, tu le blesserais. Et puis tu pourrais laisser tomber sur lui un peu de ta bave que tu retiens mal et ce ne serait pas propre. Au reste, pourquoi baves-tu ainsi lorsque tu es heureux ? Garde ça pour toi. Tu n'as pas besoin de le montrer à tout le monde.

— (Silence du bœuf).

— Mais moi je vais lui offrir mes deux oreilles. Tu comprends, ça remue, ça va dans tous les sens, ça n'a pas d'os, c'est doux au toucher. Ça fait peur et ça rassure tout à la fois. C'est juste ce qu'il faut pour amuser un enfant, et c'est instructif à son âge.

— Oui, je comprends, je n'ai jamais dit le contraire. Je ne suis pas stupide.

Mais comme l'âne avait l'air vraiment trop content, le bœuf ajouta :

— Mais ne va pas te mettre à lui braire dans la figure. Tu le tuerais.

— Paysan ! dit l'âne.

 
L'âne se tient à gauche de la crèche, le bœuf à droite, places qu'ils occupaient au moment de la Nativité et que le bœuf, ami d'un certain protocole, affectionne particulièrement. Immobiles et déférents ils restent là durant des heures, comme s'ils posaient pour quelque peintre invisible.

L'enfant baisse les paupières. Il a hâte de se rendormir. Un ange lumineux l'attend à quelques pas derrière le sommeil, pour lui apprendre ou peut-être pour lui demander quelque chose.

L'ange sort tout vif du rêve de Jésus et apparaît dans l'étable. Après s'être incliné devant celui qui vient de naître, il peint un nimbe très pur autour de sa tête. Et un autre pour la Vierge, et un troisième pour Joseph. Puis il s'éloigne dans un éblouissement d'ailes et de plumes, dont la blancheur toujours renouvelée et bruissante ressemble à celle des marées.

— Il n'y a pas eu de nimbe pour nous, constate le bœuf. L'ange a sûrement ses raisons pour. Nous sommes trop peu de chose, l'âne et moi. Et puis qu'avons-nous fait pour mériter cette auréole ?

— Toi tu n'as certainement rien fait, mais tu oublies que moi j'ai porté la Vierge.

Le bœuf pense par-devers lui :

« Comment se fait-il que la Vierge si belle et si légère cachait ce bel enfançon ? »

Mais peut-être a-t-il songé tout haut. Et l'âne de répondre :

— Il est des choses que tu ne peux pas comprendre.

— Pourquoi dis-tu toujours que je ne comprends pas. J'ai vécu plus que toi. J'ai travaillé dans la montagne, en plaine, et près de la mer.

— Ce n'est pas la question, dit l'âne.

Puis :

— Il n'y a pas que le nimbe. Je suis sûr, bœuf, que tu n'as pas remarqué que l'enfant baigne dans une sorte de poussière merveilleuse ou, plutôt, c'est mieux que de la poussière.

— C'est beaucoup plus délicat, dit le bœuf. C'est comme une lumière, une vapeur dorée qui se dégage du petit corps.

— Oui, mais tu dis ça pour faire croire que tu l'avais vue.

— Je ne l'avais pas vue ?

Le bœuf entraîne l'âne dans un coin de l'étable où le ruminant a disposé, en signe d'adoration, une branchette délicatement entourée de brins de paille qui figurent fort bien les irradiations de la chair divine. C'est la première chapelle. Cette paille, le bœuf l'avait apportée du dehors. Il n'osait toucher à celle de la crèche : comme elle était bonne à manger il en avait une crainte superstitieuse.

Le bœuf et l'âne sont allés brouter jusqu'à la nuit. Alors que les pierres mettent d'habitude si longtemps à comprendre, il y en avait déjà beaucoup dans les champs qui savaient. Ils rencontrèrent même un caillou qui, à un léger changement de couleur et de forme, les avertit qu'il était au courant.

Il y avait aussi des fleurs des champs qui savaient et devaient être épargnées. C'était tout un travail de brouter dans la campagne sans commettre de sacrilège. Et manger semblait au bœuf de plus en plus inutile. Le bonheur le rassasiait.

Avant de boire aussi, il se demandait :

« Et cette eau, sait-elle ? »

Dans le doute il préférait ne pas en boire et s'en allait un peu plus loin vers une eau bourbeuse qui manifestement ignorait tout encore.

Et parfois rien ne le renseignait sinon une douceur infinie dans sa gorge au moment où il avalait l'eau.

« Trop tard, pensait le bœuf, je n'aurais pas dû en boire. »

Il osait à peine respirer, l'air lui semblait quelque chose de sacré et de bien au courant. Il craignait d'aspirer un ange.

 
Le bœuf était honteux de ne pas se sentir toujours aussi propre qu'il l'eût voulu :

« Eh bien ! il faudra être plus propre qu'avant. Voilà tout. Il n'y a qu'à faire attention. Prendre garde où je mets mes pieds. »

L'âne était à son aise.

Le soleil entra dans l'étable et les deux bêtes se disputèrent l'honneur de faire de l'ombre à l'enfant.

« Un peu de soleil, cela ne ferait peut-être pas de mal non plus, pensait le bœuf, mais l'âne va encore déclarer que je n'y entends rien. »

L'enfant continuait de dormir et parfois, dans son sommeil, il réfléchissait et fronçait les sourcils.

Un jour, du museau, l'âne tourna délicatement le petit de son côté, pendant que la Vierge répondait sur le pas de la porte aux mille questions posées par de futurs chrétiens.

Et Marie, revenant auprès de son fils, eut grand peur : elle s'obstinait à chercher le visage de l'enfant où elle l'avait laissé.

Comprenant ce qui venait d'arriver, elle fit entendre à l'âne qu'il convenait de ne pas toucher à l'enfant. Le bœuf approuva par un silence d'une qualité exceptionnelle. Il savait donner à son mutisme un rythme, des nuances, une ponctuation. Par les jours froids, on pouvait aisément suivre les mouvements de sa pensée à la longueur de la colonne de vapeur qui s'échappait de ses naseaux. Et se rendre compte de bien des choses.

Le bœuf ne se croyait autorisé à rendre à l'enfant que des services indirects, en attirant à lui les mouches de l'étable, (tous les matins il allait se frotter le dos contre une ruche sauvage), ou bien en écrasant des insectes contre le mur.

L'âne épiait les bruits du dehors et quand quelque chose lui paraissait suspect il barrait l'entrée. Aussitôt le bœuf se mettait derrière lui pour faire masse. Ils se faisaient tous deux aussi lourds que possible : tant que durait le danger, leur tête et leur ventre s'emplissaient de plomb et de granit. Mais leurs yeux brillaient, plus vigilants que jamais.

 
Le bœuf était stupéfait de voir que la Vierge, s'approchant de la crèche, avait le don de faire sourire l'enfant. Joseph, malgré sa barbe, y parvenait sans trop de peine, soit par sa seule présence, soit qu'il jouât du flageolet. Le bœuf eût voulu aussi jouer quelque chose. Somme toute, il n'y avait qu'à souffler.

« Je ne veux pas dire du mal du patron, mais je ne pense pas qu'il aurait pu, de son souffle, réchauffer l'Enfant Jésus. Et pour ce qui est de la flûte, il suffirait que je me trouve seul avec le petit : dans ce cas il ne m'intimide plus. Il redevient un être qui a besoin de protection. Et un bœuf a tout de même le sentiment de sa force. »

Quand ils paissaient ensemble dans les champs, il arrivait souvent au bœuf de quitter l'âne :

— Où vas-tu ainsi ?

— Je reviens tout de suite.

— Où vas-tu ainsi, insistait l'âne.

— Je vais voir s'il n'a besoin de rien. On ne sait jamais.

— Mais laisse-le donc tranquille !

Le bœuf partait. Il y avait à l'étable une espèce de lucarne — ce qu'on devait nommer plus tard, pour cette raison même, un œil-de-bœuf — par où le bovin regardait du dehors.

Un jour, le bœuf remarqua que Marie et Joseph s'étaient absentés. Il trouva le flageolet sur un banc, à portée de son museau, et ni trop loin ni trop près de l'Enfant.

« Qu'est-ce que je vais pouvoir lui jouer ? se dit le bœuf qui n'osait aller jusqu'à l'oreille de Jésus que grâce à cet intermédiaire musical. Une chanson de labour ? le chant guerrier du petit taureau courageux ou de la génisse enchantée ? »

Souvent les bœufs font semblant de ruminer alors qu'au fond de leur âme ils chantent.

Le bœuf souffla délicatement dans la flûte et il n'est pas du tout sûr qu'un ange l'ait aidé à obtenir des sons aussi purs. L'enfant se dressa un peu, de la tête et des épaules, sur sa couche, pour voir. Pourtant le flûtiste ne fut pas content du résultat. Il se croyait sûr, du moins, que personne, du dehors, ne l'avait entendu. Il se trompait.

Vite il s'enfuit, crainte que quelqu'un, et surtout l'âne, n'entrât et ne le surprît trop près de la petite flûte.

 
— Viens le voir, dit un jour la Vierge au bœuf, pourquoi ne t'approches-tu plus jamais de mon enfant, toi qui l'as si bien réchauffé alors qu'il était encore tout nu ?

Enhardi, le bœuf se plaça tout près de Jésus qui, pour le mettre tout à fait à l'aise, lui saisit le museau des deux mains. Le bœuf retenait son souffle, inutile maintenant. Jésus souriait. La joie du bœuf était muette. Elle avait pris la forme même de son corps et l'emplissait jusqu'à la pointe des cornes.

L'enfant regardait l'âne et le bœuf tour à tour, l'âne, un peu trop sûr de lui, et le bœuf qui se sentait d'une opacité extraordinaire auprès de ce visage délicatement éclairé de l'intérieur, comme si à travers de légers rideaux on eût vu passer une lampe d'une pièce à l'autre, dans une très petite et lointaine demeure.

Voyant le bœuf si ténébreux, l'enfant se mit à rire aux éclats.

La bête ne voyait pas très clair dans ce rire et se demandait si le petit ne se moquait pas. Fallait-il désormais se montrer plus réservé ? Ou même s'éloigner ?

Alors l'enfant rit de nouveau et d'un rire si lumineux, si filial, lui sembla-t-il, que le bœuf comprit qu'il avait eu raison de rester.

La Vierge et son fils se regardaient souvent de tout près. Et c'était à qui serait plus fier de l'autre.

« Il me semble que tout devrait être à la joie, pensait le bœuf, jamais on ne vit mère plus pure, enfant plus beau. Mais, par moments, comme ils ont l'air grave l'un et l'autre ! »

 
Le bœuf et l'âne se disposaient à rentrer dans l'étable. Après avoir bien regardé, crainte de se tromper :

— Regarde donc cette étoile qui avance dans le ciel, dit le bœuf, elle est bien belle et me réchauffe le cœur.

— Laisse donc ton cœur tranquille, il n'a rien à voir avec les grands événements auxquels nous assistons depuis quelque temps.

— Tu diras ce que tu voudras, moi j'estime que cette étoile avance de notre côté. Regarde comme elle est basse dans le ciel. On dirait qu'elle se dirige vers notre étable. Et, dessous, il y a trois personnages couverts de pierres précieuses.

Les bêtes arrivaient devant le seuil de l'étable :

— D'après toi, bœuf, qu'est-ce qui va arriver ?

— Tu m'en demandes trop, âne. Je me contente de voir ce qui est. C'est déjà beaucoup.

— Moi, j'ai mon idée.

— Allez, allez, leur dit Joseph, ouvrant la porte. Vous ne voyez donc pas que vous obstruez l'entrée et empêchez ces personnes d'avancer ?

Les bêtes s'écartèrent pour laisser passer les rois mages. Ils étaient au nombre de trois et l'un d'eux, complètement noir, représentait l'Afrique. Tout d'abord, le bœuf exerça sur lui une surveillance discrète. Il voulait voir si vraiment le nègre n'éprouvait que de bonnes intentions à l'égard du nouveau-né.

Quand le visage du noir qui devait être un peu myope se fût penché pour voir Jésus de tout près, il refléta, poli et lustré comme un miroir, l'image de l'Enfant, et avec tant de déférence, un si grand oubli de soi, que le cœur du bœuf en fut traversé de douceur.

« C'est quelqu'un de très bien, pensa-t-il. Jamais les deux autres n'auraient pu faire ça. »

Il ajouta au bout de quelques instants :

« Et c'est même le meilleur des trois. »

Le bœuf venait de surprendre les rois blancs au moment où ils serraient précieusement dans leurs bagages un brin de paille qu'ils venaient de dérober à la crèche. Le mage noir n'avait rien voulu prendre.

Côte à côte sur une couche improvisée, prêtée par des voisins, les rois s'endormirent.

« C'est étrange, pensait le bœuf, de garder sa couronne pour dormir. Cette chose dure doit gêner beaucoup plus que des cornes. Et avec toutes ces brillantes pierreries sur la tête, on doit avoir du mal à trouver le sommeil. »

Ils dormaient sagement, comme des statues allongées sur des tombeaux. Et leur étoile brillait au-dessus de la crèche.

Juste avant le petit jour tous les trois se levèrent en même temps, avec des mouvements identiques. Ils venaient de voir en songe le même ange qui leur avait recommandé de partir tout de suite et de ne pas retourner auprès d'Hérode, jaloux, pour lui dire qu'ils avaient vu l'Enfant Jésus.

Ils sortirent, laissant luire l'étoile au-dessus de la crèche afin que chacun sût bien que c'était là.

 
Prière du Bœuf

 
Il ne faut pas me juger, céleste Enfant, d'après mon air ahuri et incompréhensif. Est-ce que je ne pourrai pas un jour ne plus ressembler à un petit rocher qui s'avance ?

Ces cornes, il faut bien que tu le saches, n'est-ce pas, c'est plutôt un ornement qu'autre chose, je vais même t'avouer que je ne m'en suis jamais servi.

Jésus, mets un peu de ta lumière dans toutes ces pauvretés et ces confusions qui sont en moi. Apprends- moi un peu de ta finesse, toi dont les petits pieds et les petites mains sont si minutieusement attachées à ton corps. Me diras-tu, mon petit Monsieur, pour- quoi un jour il m'a suffi de tourner la tête pour te voir tout entier ? Comme je te remercie de pouvoir être agenouillé devant toi, merveilleux Enfant, et de vivre ainsi dans la familiarité des anges et des étoiles ! Parfois je me demande si tu n'aurais pas été mal informé et si c'est bien moi qui devrais être ici ; tu n'as peut- être pas remarqué que j'ai une grande cicatrice dans le dos et qu'il me manque du poil sur le côté, ce qui est assez vilain. Sans même sortir de ma famille on aurait pu désigner pour être ici mon frère ou mes cousins qui sont beaucoup mieux que moi. Est-ce que le lion ou l'aigle n'auraient pas été plus indiqués ?

— Tais-toi, dit l'âne, qu'est-ce que tu as à soupirer ainsi, tu ne vois pas que tu l'empêches de dormir avec toutes tes ruminations.

« Il a raison, se dit le bœuf, il faut savoir se taire quand c'est l'heure, même si l'on ressent un bonheur si grand qu'on ne sait où le loger. »

 
Mais l'âne priait aussi :

« Anes de trait, ânes de bât, la vie va être belle sous nos pas et dans de gais pâturages les ânons attendront les événements. Grâce à toi, petit jeune homme, les pierres resteront à leur vraie place sur le bord du chemin et on ne les verra pas nous tomber dessus. Autre chose. Pourquoi donc y aurait-il encore des côtes et même des montagnes sur notre route ? Est- ce que de la plaine partout ne ferait pas l'affaire de tout le monde ? Et pourquoi le bœuf qui est plus fort que moi ne porte jamais personne sur le dos ? Et pourquoi mes oreilles sont si longues et je n'ai pas de crins à ma queue, et mes sabots sont si petits et mon poitrail est resserré et ma voix a la couleur des intempéries ? Mais ce n'est peut-être pas là quelque chose de définitif ? »

Durant les nuits qui suivirent, ce fut tantôt à une étoile et tantôt à une autre d'être de garde. Et parfois à des constellations tout entières. Pour cacher le secret du ciel un nuage occupait toujours la place où auraient dû se trouver les étoiles absentes. Et c'était merveille de voir les Infiniment Eloignées se faire toutes petites pour se placer au-dessus de la crèche, et garder pour elles seules leur excès de chaleur, de lumière, et leur immensité, ne répandant que le nécessaire pour chauffer et éclairer l'étable, et ne pas effrayer un enfant. Premières nuits de la chrétienté... La Vierge, Joseph, l'Enfant, le Bœuf et l'Ane, étaient alors extraordinairement eux-mêmes. Leur propre ressemblance, qui le jour se dispersait un peu, et s'éparpillait auprès des visiteurs, prenait après le coucher du soleil une concentration et une sécurité miraculeuses.

 
Par l'intermédiaire du bœuf et de l'âne, plusieurs bêtes demandèrent à connaître l'Enfant Jésus. Et un beau jour un cheval, connu pour son liant et sa rapidité, fut désigné par le bœuf, avec le consentement de Joseph, pour convoyer dès le lendemain tous ceux qui voudraient venir.

L'âne et le bœuf se demandaient si on laisserait entrer les bêtes féroces et aussi les dromadaires, chameaux, éléphants, toutes bêtes que rendent un peu suspectes leurs bosses, trompes, et un surplus d'os et de chair.

La question se posait aussi pour les insectes affreux comme les scorpions, les tarentules, les grandes mygales, les vipères, pour ceux et celles qui produisent du venin dans leurs glandes aussi bien la nuit que le jour, et même à l'aube quand tout est pur.

La Vierge n'hésita pas.

— Vous pouvez tous les faire entrer, mon enfant est aussi en sécurité dans sa crèche qu'il le serait au plus haut du ciel.

— Et un à un ! ajouta Joseph d'un ton presque militaire. Je ne veux pas qu'il passe deux bêtes à la fois par la porte, sans quoi on ne s'y reconnaîtra plus.

On commença par les bêtes venimeuses, chacun ayant le sentiment qu'on leur devait bien cette réparation. On remarqua beaucoup le tact des serpents qui évitèrent de regarder la Vierge, passant le plus loin possible de sa personne. Et ils sortirent avec autant de calme et de dignité que s'ils eussent été des colombes ou des chiens de garde.

Il y avait aussi des bêtes si petites que l'on savait difficilement si elles étaient là ou attendaient encore dehors. On accorda une heure entière aux atomes pour se présenter et faire le tour de la crèche. Le délai expiré, bien que Joseph eût senti, à un léger picotement de la peau, qu'ils n'étaient pas tous passés, il donna aux bêtes suivantes l'ordre de se montrer.

Les chiens ne purent s'empêcher de marquer leur étonnement : ils n'avaient pas été admis à demeure à l'étable comme le bœuf et l'âne. Chacun les caressa en guise de réponse. Alors ils se retirèrent, pleins d'une gratitude visible.

Tout de même, quand on sentit à son odeur que le lion approchait, le bœuf et l'âne ne furent pas tranquilles. Et d'autant moins que cette odeur traversait, sans même y faire attention, l'encens et la myrrhe et les autres parfums que les rois mages avaient largement répandus.

Le bœuf appréciait les généreuses raisons qui motivaient la confiance de la Vierge et de Joseph. Mais placer un enfant, cette délicate lumière, à côté d'une bête dont le souffle pouvait l'éteindre d'un seul coup...

L'inquiétude du bœuf et de l'âne s'augmentait de ce qu'il était décent, ils le voyaient bien, qu'ils fus- sent totalement paralysés devant le lion. Ils ne pouvaient pas plus songer à s'attaquer à lui qu'au tonnerre ou à la foudre. Et le bœuf, affaibli par le jeûne, se sentait plutôt aérien que combatif.

Le lion entre avec sa toison, que n'avait jamais peignée que le vent du désert, et des yeux mélancoliques qui disaient : « Je suis le lion, qu'y puis-je, je ne suis que le roi des animaux. »

On voyait que sa grande préoccupation consistait à prendre le moins de place possible dans l'étable et que ce n'était pas facile, à respirer sans rien déranger autour de lui, à oublier ses griffes rétractiles et ses maxillaires mus par des muscles très puissants. Il avançait, paupières baissées, cachant ses admirables dents comme une maladie honteuse, et avec tant de modestie qu'il appartenait, on le voyait bien, à la race des lions qui devaient refuser un jour de dévorer sainte Blandine. La Vierge eut pitié et voulut le rassurer d'un sourire semblable à ceux qu'elle réservait pour son enfant. Le lion regarda droit devant lui, d'un air de dire sur un ton plus désespéré encore que tout à l'heure :

« Qu'ai-je donc fait pour être si grand et si fort ? Vous savez bien que je n'ai jamais mangé que poussé par la faim et le grand air. Et vous comprendrez aussi qu'il y avait la question des lionceaux. Nous avons tous plus ou moins essayé d'être herbivores. Mais l'herbe n'est pas faite pour nous. Ça ne passe pas. »

Alors son énorme tête, comme une explosion de crins et de poils, s'inclina et se posa tristement sur le sol dur et le pinceau terminal de sa queue sembla aussi accablé que sa tête, au milieu d'un grand silence qui fit peine à chacun.

Quand ce fut le tour du tigre, il s'écrasa par terre jusqu'à devenir, à force de mortifications et d'austérités, une véritable descente de lit, au pied de la crèche. Puis, en quelques secondes, il se reconstitua tout entier avec une vigueur, une élasticité incroyables et sortit sans rien ajouter.

La girafe montra un bon moment ses pattes dans l'embrasure de la porte et on fut unanime à considérer que « ça comptait » comme si elle avait fait le tour de la crèche.

Il en fut de même pour l'éléphant : il se contenta de s'agenouiller devant le seuil et de faire, de sa trompe, une espèce de mouvement d'encensoir qui fut fort goûté de tous.

Un mouton à l'énorme laine insista pour être tondu sur-le-champ : on lui laissa sa toison, tout en le remerciant.

La mère kangourou voulut à toute force donner à Jésus un de ses petits, prétextant qu'elle faisait ce cadeau de tout son cœur, que ça ne la privait pas, qu'elle avait d'autres petits kangourous à la maison. Mais Joseph ne l'entendait pas ainsi et elle dut remporter son enfant.

L'autruche fut plus heureuse ; elle profita d'un moment d'inattention pour pondre son œuf dans un coin et s'en aller sans bruit. Souvenir qu'on n'aperçut que le lendemain matin. L'âne le découvrit. Il n'avait jamais rien vu de si gros ni de si dur, en fait d'œuf, et crut à un miracle. Joseph le détrompa de son mieux : il en fit une omelette.

Les poissons, n'ayant pu se montrer en raison de leur lamentable respiration hors de l'eau, avaient délégué une mouette pour les remplacer.



Les oiseaux s’en allaient laissant leurs chants, les pigeons leurs amours, les singes leurs gamineries, les chats leur regard, les tourterelles la douceur de leur gorge.

Et ils eussent voulu se présenter aussi, les animaux qui ne sont pas encore découverts et attendent un nom au sein de la terre ou de la mer, dans des profondeurs telles que c’est toujours pour eux une nuit sans étoiles ni lune, ni changement de saisons.



On sentait battre dans l’air l’âme de ceux qui n’avaient pu venir ou étaient en retard, d’autres qui, habitant au bout du monde, s’étaient tout de même mis en route sur leurs pattes d’insectes si petits qu’ils n’auraient pu faire qu’un mètre en une heure et dont la vie était si courte qu’ils ne pouvaient aspirer à dépasser cinquante centimètres – et encore, avec beaucoup de chance.

Il y eut des miracles : la tortue se dépêcha, l’iguane modéra son allure, l’hippopotame fut gracieux dans ses génuflexions, les perroquets gardèrent le silence.

 
Un peu avant le coucher du soleil, un incident peina tout le monde. Joseph, fatigué d’avoir dirigé le défilé toute la journée, sans prendre la moindre nourriture, écrasa du pied une mauvaise araignée, dans un moment de distraction, oubliant qu’elle venait apporter ses hommages à l’Enfant. Et le visage bouleversé du saint consterna tout le monde pendant un bon moment.

Certaines bêtes dont on aurait attendu plus de discrétion s’attardaient dans l’étable: le bœuf dut éloigner la fouine, l’écureuil, le blaireau qui ne voulaient pas sortir.

Quelques papillons crépusculaires demeuraient qui profilèrent leur couleur semblable à celle des poutres de la toiture pour passer la nuit au-dessus de la crèche. Mais le premier rayon de soleil les décela le lendemain et comme Joseph ne voulait favoriser personne il les chassa immédiatement.

Des mouches, invitées à se retirer, laissèrent entendre par leur mauvaise volonté à s’en aller qu’elles avaient toujours été là, et Joseph ne sut que leur dire.

 
Les apparitions surnaturelles au milieu desquelles vivait le bœuf lui coupaient la respiration. Ayant pris l’habitude de retenir son souffle, à la manière des ascètes de l’Asie, il devint lui aussi visionnaire et, bien que moins à l’aise dans la grandeur que dans l’humilité, il connut de véritables extases. Mais un scrupule le guidait et l’empêchait d’imaginer des anges ou des saints. Il ne les voyait que si réellement ils se trouvaient dans le voisinage.

« Pauvre de moi, pensait le bovin effrayé de ces apparitions qui lui semblait suspectes, pauvre de moi qui ne suis qu’une bête de somme ou peut-être le démon. Pourquoi ai-je les cornes comme lui, moi qui n’ai jamais fait le mal ? Et si je n’étais qu’un sorcier ? »

Joseph ne fut pas sans remarquer les inquiétudes du bœuf qui maigrissait à vue d’œil.

— Va donc manger dehors ! s’écria-t-il. Tu es là toute la journée fourré dans nos jambes, tu n’auras bientôt plus que la peau sur les os.

L’âne et le bœuf sortirent.

— C’est vrai que tu es maigre, dit l’âne. Tes os sont devenus si pointus qu’il va te sortir des cornes sur tout le corps.

— Ne me parle pas de cornes !

Et le bœuf se dit à lui-même :

« Il a raison. Il faut vivre. Tiens, prends donc cette belle touffe de vert. Et cette autre ? Tu t’imagines donc qu’elle est vénéneuse ? Non, je n’ai pas faim. Qu’il est beau cet Enfant tout de même ! Et ces grandes figures qui entrent et qui sortent et respirent par leurs ailes toujours battantes. Tout ce beau monde céleste qui pénètre sans se salir dans notre simple étable. Allons, mange donc, bœuf, ne t’occupe pas de ça. Et puis, il ne faut pas te laisser réveiller par le bonheur qui vient te tirer les oreilles au milieu de la nuit. Ni rester si longtemps auprès de la crèche sur un seul genou pour que ça te fasse mal. Ton cuir de bœuf est tout usé à la jointure de l’os ; encore un petit moment, et les mouches vont s’y mettre. »



Une nuit, ce fut la constellation du Taureau d’être de garde au-dessus de la crèche, sur un pan de ciel noir. L’œil rouge d’Aldébaran luisait magnifique et enflammé, toute proche. Et les cornes, les flancs taurins s’ornaient d’énormes pierreries. Le bœuf était fier de voir l’Enfant si bien gardé. Tous dormaient paisiblement, l’âne, les oreilles baissées et confiantes. Mais le bœuf, bien que fortifié par la surnaturelle présence de cette constellation parente et amie, se sentait plein de faiblesse. Il songeait à ses sacrifices pour l’Enfant, à ses veilles inutiles, à sa protection dérisoire.

« Est-ce que la constellation du Taureau m’a vu, pensait-il. Ce gros œil rouge étoilé, qui brille à faire peur, sait-il que je suis là ? Ces étoiles, c’est si haut, c’est si distant qu’on ne sait même pas de quel côté elles regardent. »

Soudain, Joseph qui s’agitait sur sa couche depuis quelques instants se lève, les bras au ciel. Lui qui d’habitude montre tant de mesure dans ses gestes et ses paroles, voilà qu’il réveille tout le monde, même l’Enfant.

— J’ai vu le Seigneur en songe. Il faut que nous partions sans tarder. Hérode, oui, à cause de lui qui veut s’en prendre à Jésus.

La Vierge prend son fils dans ses bras comme si le roi des Juifs était déjà là, dans l’embrasure de la porte, à la main un coutelas de boucherie.

L’âne se met sur pied.

— Et celui-là ? dit Joseph à la Vierge en désignant le bœuf.

— Il me semble qu’il est bien faible pour venir avec nous.

Le bœuf veut montrer qu’il n’en est rien. Il fait un énorme effort pour se lever, mais jamais il ne s’est senti plus attaché au sol. Alors, implorant secours, il regarde la constellation du Taureau. Il ne compte plus que sur elle pour avoir la force de partir. Le céleste bovin ne bronche pas, l’œil toujours aussi rouge et enflammé, et toujours de profil par rapport au bœuf.

— Voilà plusieurs jours qu’il ne mange pas, dit la Vierge à Joseph.

« Oh ! Je comprends bien qu’ils vont me laisser ici, songe le bœuf. C’était trop beau, cela ne pouvait durer. Au reste je n’aurais été sur les routes qu’un spectre osseux et retardataire. Toutes mes côtes en ont assez de ma peau et ne demandent plus qu’à prendre leurs aises sous le ciel. »

L’âne s’approche du bœuf, frotte son museau contre celui du ruminant pour lui faire savoir que la Vierge vient de le recommander à une voisine et qu’il ne manquera de rien après leur départ. Mais le bœuf, paupières mi-closes, semble absolument écrasé.

La Vierge le caresse et s’écrie :

— Mais nous ne partons pas en voyage, bien entendu. C’était simplement pour te faire peur !

— Ca va sans dire, nous revenons tout de suite, ajoute Joseph, on ne s’en va pas ainsi au loin, au milieu de la nuit.

— La nuit est très belle, reprend la Vierge, et nous en profiterons pour faire prendre l’air à l’enfant, il est un peu pâlot ces jours-ci.

— C’est parfaitement vrai, dit le saint homme.



C’est le pieux mensonge. Le bœuf le comprend et ne voulant pas gêner les partants dans leurs préparatifs, il feint de tomber dans un profond sommeil. C’est sa façon de mentir.

— Il s’est endormi, dit la Vierge, mettons tout près de lui la paille de la crèche pour qu’il n’ait besoin de rien quand il se réveillera. Laissons-lui le flageolet à portée de son souffle, poursuit-elle tout bas, il aime bien en jouer quand il est seul.

Ils se disposent à partir. La porte de l’étable crisse.

« J’aurais dû l’huiler », pense Joseph, qui craint de réveiller le bœuf, mais celui-ci fait toujours semblant de dormir.

La porte est refermée avec soin.

Tandis que l’âne de la crèche devient peu à peu celui de la fuite en Egypte, le bœuf reste les yeux fixés sur cette paille où tout à l’heure encore reposait l’Enfant Jésus.

Il sait bien que jamais il n’y touchera non plus qu’au flageolet.

La constellation du Taureau, d’un bond, regagne le zénith et d’un seul coup de corne, se fixe au ciel, à la place qu’elle ne devait plus jamais quitter.

 
Quand la voisine entra, un peu après l’aube, le bœuf avait cessé de ruminer.

 
jules supervielle.

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