La tulipomania, une crise financière et sociale

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flower La tulipomania, une crise financière et sociale

Message par LARA BAÏKAL le Mar 20 Mar - 11:57






« Une allégorie de la tulipomanie », par Jan Brueghel le Jeune (1640)
PHOTO : Wikimedia Commons









Au pays des tulipes, la première bulle spéculative de l'histoire (1637 ), puisque c'est le printemps aujourd'hui vous regarderez autrement ces jolies fleurs Smile

La tulipomania, une crise financière et sociale

CHRISTIAN CHAVAGNEUX  19/03/2018 

Wouter Winkel n’a pas eu de chance dans la vie. Jeune aubergiste dans la ville d’Alkmaar, au nord de la Hollande, il perd sa femme et doit élever seul ses sept enfants. La maladie l’emporte quelques années plus tard alors qu’il n’a pas 40 ans. L’orphelinat local voit donc arriver les enfants Winkel en cet été 1636. Il a le droit à 10 % de l’héritage pour payer leur éducation. Or, il se trouve que Wouter a eu la bonne idée plusieurs années auparavant de planter des fleurs dans le jardin derrière l’auberge : 70 oignons de tulipes, dont certains de variétés plutôt rares.


Le 5 février 1637, les bulbes sont mis aux enchères. Un acheteur très riche réussit à s’emparer des plus belles pièces avant la vente, qui rapporte au final 90 000 guilders, l’équivalent aujourd’hui d’un peu plus d’un million d’euros ! Personne ne le sait à l’époque, mais la Hollande vient d’atteindre l’apogée de ce que les historiens considèrent comme la plus ancienne bulle financière connue : quelques jours plus tard, les prix des tulipes vont s’effondrer !

La Hollande des années 1600 est celle du siècle d’or du commerce. Les riches marchands dominent une société profondément inégalitaire. Cosmopolites, ils vivent notamment tournés vers la France, où la cour de Louis XIII a fait de la tulipe une marque d’opulence et de domination sociale. Jusqu’au début des années 1630, les horticulteurs vendent directement les bulbes à quelques riches amateurs éclairés. C’est un marché de produits de luxe qui se rapproche un peu du marché de l’art. On choisit un artiste, un horticulteur qui sait faire les bonnes greffes pour donner naissance à de nouvelles couleurs (les possibilités sont quasi infinies), qui font la valeur de la fleur. On passe commande à l’automne, quand les bulbes sont plantés, et on paie à l’été, quand les fleurs sortent et que le client peut vérifier que ce qu’il achète correspond à ce qu’il attendait.


En 1635 et 1636 le marché connaît plusieurs innovations, qui vont entraîner la haute bourgeoisie dans un mouvement spéculatif
 

En 1635 et 1636, le marché connaît plusieurs innovations, bien résumées par l’historien Mike Dash. Elles vont entraîner la haute bourgeoisie (avocats, chirurgiens, notaires...) dans un mouvement spéculatif qui s’achèvera par une flambée des prix rapide et violente. La plus importante nouveauté consiste à élargir le marché. Acheter et vendre les fleurs uniquement lorsqu’elles sortent de terre limite les transactions aux mois d’été. Des "billets à effet" sont introduits, sur lesquels sont inscrits les caractéristiques du bulbe et son prix, fixé à l’avance entre les deux parties, en attendant que le contrat se dénoue l’été suivant. Acheter aujourd’hui un produit à un prix fixé à l’avance pour une livraison à venir, c’est ce que les économistes nomment un "marché à terme". Et le "billet à effet" s’appelle aujourd’hui une option, l’un de ces fameux "produits dérivés" au coeur de toutes les grandes crises financières de l’histoire.


110 000 euros la tulipe


Le marché des tulipes change alors de visage : d’un marché de produits physiques (les bulbes) ouvert quelques mois, il devient un marché financier ouvert toute l’année, où s’échangent les billets à effet, en se moquant rapidement de savoir à quelle fleur cela correspond. Le but est simple : les revendre plus cher qu’on ne les a achetés ! Les billets changent de mains jusqu’à dix fois par jour. Et les prix montent à chaque échange. Les Hollandais ont baptisé ces transactions "windhandel", le commerce du vent… Les prix des tulipes et des billets à effet connaissent une forte progression, qui culmine durant l’hiver 1636-1637. Le bulbe de Semper Augustus, considérée comme la plus magnifique des tulipes, atteint 10 000 guilders en janvier 1637, soit plus de 110 000 euros ! Aucun tableau de maître n’atteint ce prix à l’époque.


En février 1637, pour la première fois, une vente de tulipes ne trouve pas preneur. Le marché s’effondre d’un seul coup
 

Comme toute bulle, celle-ci finit par exploser. En février 1637, pour la première fois, une vente de tulipes ne trouve pas preneur dans la ville d’Haarlem. Le marché s’effondre d’un seul coup. Les horticulteurs qui ont vendu leur bulbe à terme n’ont plus de clients. Les intermédiaires qui jouaient sur le marché des billets à effet se retrouvent avec du papier sans valeur.


Comme toujours, la puissance publique est obligée d’intervenir. Pas pour soutenir la croissance : l’économie hollandaise est peu touchée par cette spéculation réservée aux élites. Mais pour offrir un moyen de règlement juridique à des successions complexes de contrats financiers qui brouillent les droits de propriété. En mai 1638, à peine un an après le début de la crise, le pouvoir politique impose sa solution : les contrats peuvent être annulés moyennant une compensation équivalente à 3,5 % de la transaction. C’est certes toujours mieux que zéro, mais avec un effacement de 96,5 % de leurs dettes, les spéculateurs s’en sont bien sortis !


L’appât du gain



La crise a eu plus d’effets sociaux qu’économiques ou financiers. L’historienne Anne Goldgar souligne que dans une société qui tirait sa fortune du commerce, les liens de confiance et le respect des contrats constituaient l’un des piliers de l’ordre social. Or, la crise des tulipes a montré qu’un nombre important d’individus étaient prêts à s’engager dans des transactions informelles dont la solidité ne tenait que tant que chacun y trouvait un profit personnel. Le nombre important de contrats rompus et les faibles conséquences financières supportées par ceux qui ont choisi cette voie ont révélé combien les valeurs de confiance, de réputation et de devoir du respect des contrats étaient finalement fragiles devant l’appât du gain.



« Une allégorie de la tulipomanie », par Jan Brueghel le Jeune (1640). Dans la partie gauche du tableau, des singes banquettent ou vendent des tulipes. La partie centrale montre un singe jaune écrivant un billet à effet, un autre pesant ses bulbes et d’autres en train de compter les sacs d’or accumulés. Le tableau se termine à droite avec un singe spéculateur qui semble être arrêté, un autre urinant sur ses tulipes qui ne valent plus rien, tandis qu’à l’arrière-plan, un spéculateur mort est enterré.



Dans une société qui tirait sa fortune du commerce, les liens de confiance et le respect des contrats constituaient l’un des piliers de l’ordre social

La société hollandaise fut également choquée par le fait que certains de ses membres ont manifestement voulu sauter les étapes de l’ascension sociale en s’enrichissant non par le travail ou le commerce, mais par la spéculation. De nombreux pamphlets jugeaient inconvenant que des intermédiaires qui se déplaçaient hier dans des "chariots à merde"caracolent sur des "montures de chevaliers". Ou encore que l’on puisse désormais les voir en habits de luxe et que leurs tables soient riches de nourriture et de boissons raffinées, explique Anne Goldgar.


Tel Monsieur Jourdain voulant s’habiller, danser et rimer comme un noble, une bourgeoisie d’affaires en plein essor a voulu singer les comportements des marchands aristocrates, notamment en s’intéressant de près à ces tulipes qui symbolisaient l’abondance matérielle, l’esthétisme artistique et la maîtrise d’un véritable capital culturel. Créant ainsi la première grosse bulle spéculative de l’histoire.

https://www.alternatives-economiques.fr/tulipomania-une-crise-financiere-sociale/00083645

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